« Ce livre regroupe six textes fondamentaux de Mohand Saïd Lechani portant sur l’enseignement. Il est complété d’annexes : bulletins d’inspection et citations de l’auteur notamment. Mohand Saïd Lechani est un contemporain de Freinet, né trois ans avant lui. Kabyle, il va se distinguer par d’excellentes études qui feront de lui un instituteur normalien et un pédagogue, écrivain réfléchissant sur son enseignement. (…) Sa carrière est longue et il devient un instituteur hors pair, prônant la méthode globale d’apprentissage de la langue. Il mène de front un combat syndical et politique qui fait de lui un des premiers intellectuels engagés. (…) Ce livre a l’extraordinaire mérite de remettre au grand jour des textes de Mohand Lechani qui nous éclairent sur sa vision très élaborée de l’enseignement du français.
Ses bulletins d’inspection, dont on a appris à lire entre les lignes, sont intéressants. Ils nous permettent de découvrir la belle façon d’enseigner d’un humaniste et d’un homme qui aimait les enfants.
La préface très pertinente sur le maître Lechani et la postface sur l’homme politique apportent toutes deux un éclairage nécessaire.
Ce livre a sa place dans toutes les bonnes bibliothèques pédagogiques et n’est en rien dépassé. Le langage au CP, La lettre au débutants sont toujours d’actualité (…)».

 

                                                         François Perdrial, in Bulletin des Amis de Freinet, 103, 2017

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ÉVOCATION – Mohand Saïd Lechani (1893-1985)

Un instituteur au destin rare

 » Du bon usage de la pédagogie est le titre de l’ouvrage qui vient de paraître, à Paris, aux éditions Les Chemins qui Montent. Le livre réunit les écrits et réflexions de Mohand Saïd Lechani, regroupés par son petit-fils, Dr Améziane Lechani, avec une préface d’Anne-Marie Chartier agrégée de philosophie et de sciences de l’Éducation et une postface de Masin Azouaou, doctorant en histoire contemporaine.

Ce livre nous donne un éclairage sur les propos et les convictions portées par ce fervent défenseur de l’enseignement égalitaire. Instituteur indigène, Mohand Saïd Lechani s’est longuement battu contre la distinction entre enseignement A et B qui frappait les Algériens soumis à un statut de seconde zone. Par son engagement politique soutenu, il a ainsi réussi, en 1949, à faire adopter une loi pour l’unification des enseignements avec une école unique mettant fin à une longue ségrégation scolaire. Pédagogue et réformateur résolu Mohand Saïd Lechani possédait une expertise reconnue dans son métier. Il voulait se démarquer des programmes calibrés de l’éducation nationale et s’essayer à un enseignement empirique mieux adapté à ses élèves pour les mettre sur un pied d’égalité avec les enfants des colons.

Avec la conviction chevillée au corps, il considérait les savoirs non comme des dogmes mais plutôt comme des indications, des méthodes qui peuvent être objets à débats : une démarche préconisée pour susciter la réflexion et la critique de ses collègues. On trouvera dans ce livre didactique plusieurs textes qui présentent la réflexion que l’instituteur formateur a élaborée à partir d’un retour d’expériences pour une pratique des programmes en adéquation avec le tissu social. Il était aussi un fervent défenseur de la méthode globale analytique qui faciliterait l’acquisition des savoirs, méthode d’enseignement apparue en Belgique et en Suisse et portée par des experts de l’Education nouvelle, comme Decroly, Freinet et Piaget. Durant toute sa carrière de maître, Mohand Saïd Lechani a cherché à éveiller les facultés intellectuelles de ses élèves par des méthodes et procédés d’enseignement singuliers, interactifs et concrets, ce dont témoigne un de ses anciens élèves Mhand Labchri, inspecteur de l’éducation, aujourd’hui à la retraite. Il se souvient comme si cela datait d’hier de son maître d’école et l’évoque dans des propos éloquents : « En 1942, j’étais en classe de CE2 à l’école de Tamazirt. M. Lechani savait nous intéresser à ses cours. Il était rassurant, toujours à notre écoute et nous encourageait à travailler».

Avec l’émotion du souvenir encore vivace, il ajoute : « J’ai personnellement gardé l’image d’un enseignant très paternel qui aimait son métier. « Piqûre d’abeille ou bonbon salé », c’était sa phrase fétiche pour nous inciter à plus d’apprentissage, autrement on avait droit à une réprimande». Les rapports d’inspection qui figurent en annexe de ce livre relèvent l’excellence du maître et ses pratiques pédagogiques novatrices. Ses engagements, nous l’avons vu, sont multiples (pédagogiques, politiques et identitaires) œuvrant pour l’extension des bénéfices de l’instruction à tous les enfants d’Algérie. Pour Mhand Labchri : «La commune d’Irdjen doit beaucoup à l’engagement de M. Lechani.  C’était un altruiste, très investi localement. Il était l’artisan de plusieurs réalisations : électrification de villages, construction de l’école de Badar, bourses scolaires et bien d’autres projets pour que les populations vivent dignement». Il conclut en ajoutant : «On se doit de mettre en exergue la dimension de cet illustre personnage qui s’est battu pour un monde meilleur.»

 Tahar Yami, La Dépêche de Kabylie, 01 février 2018